Capri est une île qui existe d'abord dans les mots des 3000 livres qu'elle a inspirés. Déjà avant Ti bè re, empereur orgiaque et misanthrope, elle se nourrissait de mythologie. En permanence entre l'enfer d'un tourisme de masse et ses splendeurs paradisiaques, c 'est son âme littéraire qui lui permet d'absorber les contradictions et de renaître.» Bigre! On arrive en fredonnant Hervé Vilard, et Riccardo Esposito, éditeur qui consacre sa vie à la culture de son «île des Sirènes», nous dévie sur les traces des grands auteurs qui ont vécu et écrit à Capri: du Divin Marquis à Pablo Neruda en passant par Marguerite Yourcenar, Graham Greene, Nietzsche, Malaparte, Dickens, Gide, Goethe, Francis Scott Fitzgerald ou Bertolt Brecht. Dans un match imaginaire opposant SaintTropez, joli port de pêche, et Capri, lido des dieux et des écrivains, il n'y a pas photo.
Encore que lido est un terme inapproprié. Car, selon la maxime locale, à Capri la mer est une utopie». Et la grotte Bleue? Et les Faraglioni? Des chromos uniquement accessibles par la mer et vampirisés part les «promènecouillons», les bateaux qui font faire le tour de l'île aux «barbares», ces touristes pendulaires qui visitent Capri en l'espace d'une journée. En effet, les falaises dolomitiques tombent à pic dans la grande bleue et les deux villages, Capri et Anacapri, sont perchés sur les hauteurs. A moins de posséder ou de louer un yacht tout de même 200 000 dollars la semaine pour les plus grands! , les visiteurs préfèrent les piscines des hôtels aux rochers escarpés. Et comme dans un sublime snobisme, c'est toute la vie de l'île qui tourne le dos à la mer et cultive un style citadin. Ainsi, à l'heure douce de l'apéritif à la terrasse des cafés de la Piazza UmbertoI er, la fameuse 41 piazzetta » qui est le salon de Capri, point de tenue de plagiste ni de paréo noué sur un maillot de bain. On se croirait... à Milan. Et si un clampin se risquait à apparaître torse nu, il se verrait immédiatement infliger une contravention par le vigile urbain impeccable sous son casque colonial blanc d'opérette.
Le maillot n'est d'ailleurs pas la tenue indiquée pour emprunter, à partir de la piazzetta, la Via Camerelle, qui accueille à elle seule davantage de vitrines de luxe que le faubourg SaintHonoré et la Via Montenapoleone réunis. Dûment «Pradaïsé», «Rolexisé» et «Toddsisé», on bute au bout de la Via Camerelle sur la terrasse du Quisisana, l'ancien sanatorium devenu le palace 5 étoiles luxe de Capri. Etape incontournable avec ses restaurants et sa piscine avec vue sur les Faraglioni. Si à Porto Cervo ou Portofino les pauvres vont voir les yachts à quai, à Capri ils vont voir les riches siroter des drinks au Quisisana. La vie mondaine et la vie tout court s'organisent autour du palace dont la fermeture, après le dernier weekend d'octobre, décrète le début de l'hibernation.
La nuit caprese ne connaît elle qu'une seule étoile: la taverne Anema e Core. Nightclubers habitués des afterhours branchés de New York ou Ibiza, préparezvous à un choc culturel. Avec son orchestre, Guido Lembo, le maître des lieux, alterne mielleuses ritournelles napolitaines, succès du top 50 et clins d'œil graveleux dans un décor d'hacienda avec roues de charrette aux murs. Avec ces ingrédients un peu rances, Guido fait pourtant prendre une mayonnaise qui a surpris bien des blasés. Ce soir, c'est une grandmère très chic qui a grimpé sur la table pour se déchaîner aux sons d'une samba sous le regard attristé et gêné de son petitfils. Mais on a vu à Anima e Core des brochettes d'industriels Luca di Montezemolo, Diego Della Valle ou Paul Allen (le cofondateur de Microsoft) en tête la fine fleur du Parlement italien et tout le gratin de Hollywood Mira Sorvino, Denzel Washington, Julia Roberts ou Tom Cruise pour n'en citer que quelquesuns se lâcher sans limites sous la houlette de Guido Lembo, et la boîte est considérée comme la plus trendy de la péninsule. Mystère, mystère...